Bonjour, je suis médecin généraliste.
Un point de départ pour une discussion, ma thèse !
Mon travail est basé sur deux orientations :
1) Travail de médecine générale basée sur une vision moderne : prévenir, expliquer, rechercher les causes, prendre en compte tous les aspects d’un individu dans une démarche de soins adaptée à chacun en fonction de son vécu, de son environnement, de ses possibilités
2) Le stress lié aux conditions de travail relève d’une conception du travail spécifique à nos sociétés industrialisées. Dans cette optique, mon travail repose sur la valorisation de solutions individuelles évitant de participer à une boulimie médicamenteuse, en privilégiant le plus possible le conseil juste, la remise en perspective des causes collectives de la souffrance, la recherche d’une issue en utilisant ses propres capacités.
Raison pour laquelle n’ont pas été abordées les stratégies médicamenteuses de prise en charge des conséquences du stress. La « pilule » contre le stress n’est pas, à mon sens, déontologiquement acceptable surtout quand les conditions de travail en sont à l’origine.
1. INTRODUCTION
« Le travail, c’est la santé ». Ce refrain fait partie du passé. La pénibilité au travail a augmenté au cours des vingt dernières années car aux risques anciens se surajoutent des risques nouveaux. En trente ans, il y a eu d’importantes mutations économiques et l’émergence d’une nouvelle logique financière intensifiant le travail malgré une amélioration globale: travail en flux tendus, logique de service, travail dans l’urgence privant l’individu de temps nécessaire à l’élaboration de stratégies de défense, précarisation du travail (intérim, CDD, sous-traitance), individualisation des contrats de travail. Tout cela est à replacer dans un contexte de chômage de masse, d’isolement des salariés et de perte de repères collectifs.
Le rapport européen de 2000 sur les conditions de travail en Europe (1) révèle que 60 % des européens estiment que le travail affecte leur santé. 23 % des travailleurs font état d’une fatigue générale. 28% se déclarent stressés par le travail. En France, 8% font état d’absences dues à des problèmes de santé liés au travail au cours des 12 derniers mois et un travailleur sur 10 dit avoir été victime d’intimidations sur son lieu de travail. Il en coûte 20 milliards d' Euros à l'Union Européenne (en temps de travail perdu et en coûts de santé).
La souffrance morale liée aux conditions de travail (en excluant la souffrance liée aux conditions physiques, à la sécurité, au harcèlement sexuel et aux agressions extérieures) a un dénominateur commun : le stress. Un stress néfaste pour la santé apparaît quand l’individu ne ressent pas la capacité de pouvoir faire face à la situation imposée sur son lieu de travail sur une période longue et continue. Ce stress génère, à terme, de l’anxiété, une augmentation des conduites addictives, des dépressions. Il induit ou favorise tout un cortège de maladies psychiques et organiques largement documentées, d’une grande variabilité . Un stress néfaste pour la santé participe notamment au processus d’épuisement professionnel et aux conséquences d’une situation de harcèlement moral.
Certains facteurs de risque de stress au travail sont identifiés, plusieurs modèles ont été créés et validés pour mettre en avant la conjugaison à haut risque de certains facteurs liés aux conditions de travail sur la santé (exemple : modèle de Lazarek).
Le Conseil Economique et Social met l’accent sur le rôle central du Médecin du Travail et la mise en place de stratégies de prévention de la souffrance morale au travail dans les entreprises.
Le Dr Sterdyniak, (président de la Metranep ), lors de la journée des 4 Médecines du Travail de Paris du 6 Décembre 2005, insiste sur le fait que la souffrance morale au travail est individuelle mais que les solutions sont collectives. Pourtant, les médecins généralistes subissent de plein fouet toutes les conséquences individuelles de la souffrance morale liée aux conditions de travail. Dommage, car ils ne sont pas formés pour répondre à ce type de souffrance « de masse » : pas de formation à la Faculté, pas de recommandations de bonne pratique spécifiques, tout au plus quelques formations médicales continues depuis quelques années traitant du sujet.
Il apparaît dans la littérature comme un intervenant « subalterne », à qui l’on confie pourtant des rôles fondamentaux : écoute des patients, identification de la souffrance morale en rapport avec les conditions de travail, prescriptions thérapeutiques et d’arrêts de travail si nécessaire (dans un contexte d’intensification des contrôles des arrêts maladie et de remise en cause du bon usage des psychotropes), mise en œuvre d’une prise en charge interdisciplinaire si besoin tout en sachant qu’il n’existe en France que vingt neufs centres de consultation de pathologies professionnelles, que les psychiatres sont souvent débordés et les psychothérapies coûteuses et non prises en charge, pour la plupart, par la Sécurité Sociale.
Il est le seul acteur de santé qui prend en compte les aspects à la fois médicaux, mais aussi psychologiques et sociaux (le modèle global, Engel, 1980) de la personne, tous essentiels pour appréhender la souffrance morale liée aux conditions de travail. Il peut mettre en avant des signes d'alerte, piocher des renseignements intimes et instaurer au fil des consultations une relation de confiance.
Or, un médecin ne trouve que ce qu'il cherche et qu’il connaît, notamment ce à quoi il va pouvoir apporter des solutions. Il dépend beaucoup de ce qu'est venu chercher le patient aussi.
Alors, qu’en est t-il de ses connaissances et de sa prise en charge ? Est ce, comme je le pense, le fruit d’une méthode empirique ? Est-il le médecin de premier recours qui va, dans la majorité des cas, gérer seul la souffrance de son patient ? Quelle est sa tactique dans la prise en charge du harcèlement moral en particulier ? Quelles solutions propose t-il aux patients en souffrance ? Quels rapports entretient-il avec ses confrères médecins du travail et psychiatres dans la pluridisciplinarité éventuelle de la prise en charge ?
J’estime qu’il est temps de le considérer comme chef de file de la prise en charge de la souffrance morale liée aux conditions de travail . A ce titre, il est nécessaire qu'on s'interroge sur ses possibilités et ses limites, ses difficultés quotidiennes concrètes et sur les moyens dont il pense disposer actuellement. C’est ce que je me propose d’étudier à l’aide d’une enquête réalisée auprès de médecins généralistes.